Il était une fois… l’architecte provincial Jean-Charles Delsaux, théoricien, dessinateur et restaurateur du patrimoine

Jean-Charles Delsaux est né à Herstal en 1821. Ce fils et petit-fils de maîtres maçons s’inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Liège en 1837. Sa formation est notamment assurée par Arnold-Joseph Radino (1809?-?), sculpteur et professeur de dessin, ainsi que par l’architecte communal Julien-Étienne Rémont (1800-1883). Le premier prix du concours lui est décerné en 1839.

Le jeune Delsaux manifeste d’emblée un intérêt majeur pour la restauration des monuments historiques, dont les spécifications se développent dans un contexte régenté par la Commission royale des Monuments. Celle-ci, instituée dès 1835, s’attache en priorité à la conservation des édifices gothiques du pays, une mission inscrite dans une idéologie romantique d’identité nationale et dans une perspective d’information citoyenne, une démarche destinée à souligner l’inventivité de la culture architecturale médiévale, à perpétuer les gloires du passé et à soutenir l’élan des jeunes générations. L’architecte débute sa carrière par un projet de restauration pour la tour de l’église Sainte-Croix à Liège (1843) et, l’année suivante, il se voit confier celle de la basilique Saint-Martin (1844).

Architecte provincial dès 1845 – à l’âge de vingt-quatre ans –, Jean-Charles Delsaux est sollicité pour collaborer au chantier de restauration de l’église Saint-Jacques, édifice auquel il consacre une première publication, recueil de quinze planches enrichies d’une notice historique (1845) (1). Concomitamment, il dirige le chantier de restauration de l’église Sainte-Croix (1845-1863) (2), l’édification de l’église Saint-Pierre à Grand-Rechain (néo-classique, 1846-1847) (3) et le remaniement du château de Plainevaux (néo-médiéval, 1847) (4).

1. Église Saint-Jacques à Liège. Portail.
Photo Guy Focant © SPW – AWaP.
2. Église Sainte-Croix à Liège.
Façade de la tour et de l’abside romane restaurée.
Photo Guy Focant © SPW – AWaP.
3. Église Saint-Pierre à Grand-Rechain.
4. Château de Plainevaux.
© SPW – AWaP – IPIC.

Jean-Charles Delsaux s’affirme rapidement comme théoricien de l’architecture et de la restauration. En 1847, il publie L’architecture et les monuments du moyen-âge à Liège. Il y étudie d’abord son évolution entre le Xe et le XVIsiècle et formule des remarques quant aux matériaux utilisés dans notre région ; il se focalise ensuite sur une description du palais des princes-évêques et fait part de ses options de restauration (5) ; il clôture son propos par un examen des Conditions d’une bonne restauration. Soulignons l’ambiguïté de l’architecte restaurateur. D’une part, il préconise le respect de l’intégrité d’un bâtiment – de son authenticité – et il recommande des interventions imperceptibles ; d’autre part, il approuve les restitutions d’éléments disparus et les reconstitutions dans le style primitif avec des matériaux identiques. Quelques années plus tard, il se laissera séduire par le concept d’unité stylistique dans ses choix de décoration, quitte à supprimer des éléments anciens non contemporains de la construction du bâtiment ; au nom de l’harmonie, il laissera libre cours à un goût affirmé pour l’ajout d’éléments monumentaux (galeries, flèche, portail, garde-corps ajourés, contreforts et pinacles…). Sa philosophie de restauration n’est pas restée exempte de critiques, certes teintées d’indulgence. Les rénovations artistiques de ce pionnier de la restauration en pays de Liège ont éveillé l’intérêt au point d’être, selon Flavio Di Campli, entrées, en quelque sorte, dans l’histoire de l’art.

5. Le palais des princes-évêques à Liège.
Façade vers le nouveau marché. Restauration projetée en 1847.
Photo Guy Focant © SPW – AWaP.

Un concours est organisé en 1847 en vue de l’édification d’un palais provincial. Jean-Charles Delsaux en est désigné lauréat, le 14 février 1848, par une Commission royale des Monuments unanime. Il se consacre à cette œuvre majeure (1849-1853) pour laquelle il conçoit des espaces intérieurs aux proportions majestueuses et aux fastueux décors de style néo-gothique flamboyant (6-7). Le programme iconographique de la façade richement sculptée prévoit quarante-deux statues et septante-neuf bas-reliefs : glorifications des figures illustres de la principauté et d’événements historiques majeurs, blasons des Bons Métiers, des Bonnes Villes de la principauté et de divisions territoriales. Sa réalisation sera finalisée trois décennies plus tard (8-9).

6-7. Le palais provincial de Liège.
Hall d’entrée et salle des séances du Conseil provincial.
 
8-9. Le palais provincial de Liège.
Façade, coupe et détails.
Photo Guy Focant © SPW – AWaP.
 

L’architecte dresse également les plans de l’église Saint-Pierre à Seny (néo-classique, 1849-1850). Il est par ailleurs en charge de la restauration de la cathédrale Saint-Paul (1850-1856) (10) et de la deuxième campagne de restauration de la basilique Saint-Martin (1857-1860) (11). Les deux cours du palais des princes-évêques et l’aile des archives bénéficieront de ses talents de restaurateur (1860-1863). Il en communiquera dans Les monuments de Liège, reconstruits, agrandis ou restaurés, ouvrage magistral publié en 1858.

10. Cathédrale Saint-Paul à Liège.
Détails.
Photo Guy Focant © SPW – AWaP.
11. Église Saint-Martin à Liège.
Extérieur du chœur restauré. Coupe transversale vers le chœur.
Photo Guy Focant © SPW – AWaP.

L’édification du château Caster à Lanaye (néo-gothique, démoli), les adjonctions au local de la Société libre d’Émulation à Liège (1853), les églises Saint-Fiacre à Dison (néo-roman, 1853-1858) (12) et Saint-Alexandre à Xhendelesse (néo-classique, 1853-1854) (13), la maison Delsaux – élégante demeure éclectique édifiée au coin de la rue Grétry et du quai Churchill à Liège – (1856, démolie), les Arcades rue de la Sauvenière à Spa (1856-1882), les églises Notre-Dame de la Visitation à Grivegnée (néo-gothique, 1856-1857), Saint-André à Saint-André-lez-Dahlem (agrandissement, 1859), Saint-André à Winamplanche près de Theux (néo-classique, 1859) et Saint-Pierre à Vivegnis (néo-classique, 1862-1870) complètent le catalogue de l’œuvre bâti de Jean-Charles Delsaux.

12. Église Saint-Fiacre à Dison.
13. Église Saint-Alexandre à Xhendelesse.

Membre correspondant de l’Institut royal des Architectes britanniques et membre de l’Académie royale d’Archéologie de Londres, Delsaux figure parmi les membres fondateurs de l’Institut archéologique liégeois (1850). Il en est élu conservateur (1850-1855).

Sa brillante carrière s’interrompt en 1865, de manière précoce, pour raisons de santé. Il est alors nommé architecte provincial consultant. Le dernier projet réalisé semble avoir été le percement des arcades destinées à relier le transept et les bas-côtés de la cathédrale Saint-Paul (1869). Il est attesté membre de la Commission royale des Monuments en 1870.

Il décède à Uccle en 1893 et repose au cimetière de Foxhalle à Herstal. Les motifs du garde-corps ajouré de son monument funéraire – équerre et compas, marteau et truelle – rappellent ses talents d’architecte.

Figure de proue du néo-gothique dans nos régions, Jean-Charles Delsaux ne s’y est cependant pas cloisonné. Son rôle a également été essentiel dans le développement du néo-classicisme. Il a orchestré les restaurations de monuments majeurs, il s’est consacré à la construction de plusieurs édifices civils et religieux, il a exprimé ses conceptions et méthodes au travers de trois ouvrages illustrés de planches superbement dessinées. Restaurateur, bâtisseur, auteur et dessinateur, Jean-Charles Delsaux a certes eu une activité créatrice féconde. Les expositions organisées en 1986 au Musée d’Architecture de Liège, en 1987 au Musée herstalien et en 2012 en l’église Saint-Fiacre à Dison ont été les événements majeurs qui ont contribué à faire connaître le « Viollet-le-Duc liégeois ».

Aujourd’hui, le Centre d’Archives et de Documentation de la CRMSF est heureux de saluer le don généreux de Pierre Paquet, directeur des musées de Liège et chargé de cours à l’Université, d’un fonds d’architecture qui vient compléter les documents déposés au Centre par la Ville de Liège en 2005. Cet accroissement conforte la vision que nous avons de l’œuvre de Jean-Charles Delsaux. Il m’est agréable d’adresser ici à Pierre Paquet des remerciements chaleureux pour l’intérêt et le soutien qu’il témoigne au Centre depuis de nombreuses années.

Monique Merland
Documentaliste

Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter :

Pierre Colman (dir.), La restauration des monuments à Liège et dans sa province depuis 150 ans, [exposition au Musée d’Architecture de Liège, du 21/02 au 15/04/1986], Liège, 1986.

Jean-Charles Delsaux, L'église Saint-Jacques à Liège […], Liège, D. Avanzo et Cie, P.-J. Collardin, 1845.

Jean-Charles Delsaux, L’architecture et les monuments du moyen-âge à Liège, Liège, Imprimerie de Félix Oudart, 1847.

Jean-Charles Delsaux, Les monuments de Liège, reconstruits, agrandis ou restaurés, Liège, Établissement lithographique de J. Coune, 1858.

Flavio Di Campli, Jean-Charles Delsaux architecte provincial (1821-1893), [exposition au Musée communal de Herstal, du 15/10 au 8/11/1987], Herstal, 1987.

Flavio Di Campli, Jean-Charles Delsaux (1821-1893), architecte provincial, Herstal, [1988], (Documents herstaliens, 8).

Flavio Di Campli, Jean-Charles Delsaux (1821-1893), le « Viollet-le-Duc » liégeois, dans Les Cahiers nouveaux, n° 83, septembre 2012, p. 80-83.