Il était une fois… le patrimoine campanaire durant la Deuxième Guerre mondiale : la réquisition (1ère partie)

La réquisition des métaux durant les conflits armés est une pratique ancienne. Les cloches constituent un véritable enjeu militaire : elles sont composées de bronze, alliage de cuivre et d’étain, des matières premières indispensables pour la fabrication de l’armement.

En 1941, la Glocken Aktion décidée par l’occupant a pour conséquence le recensement des cloches. Gouverneurs de province, commissaires d’arrondissement et bourgmestres sont mandatés pour mener à bien cette tâche qui suscite la réaction immédiate des évêques et un certain affolement des desservants (1-2). Il s’ensuit une période de protestation et de relative inertie. Dresser cet inventaire permet certes d’évaluer le poids de métal disponible mais aussi d’identifier les cloches exceptionnelles à soustraire à la vaste opération de refonte planifiée par les autorités allemandes (3).

1-2. Correspondance entre Camille Bourgault et les curés de Hamoir et de Stavelot (1943). © Liège, Centre d’Archives et de Documentation de la CRMSF, fonds de la Ville de Liège.

3. À Liège, dans le quartier Saint-Léonard, l’ancienne fonderie de canons était devenue un Lager ; les « Clochards » Camille Bourgault et Joseph Philippe y procédaient au relevé des inscriptions. D’après Si Liège m’était conté…, n° 60, 1976, p. 16.

Au second semestre 1942, la réquisition des métaux fait rage. Des conservateurs de musées, consternés de voir les œuvres en métal saisies et envoyées à la refonte, décident de réagir et de mettre tout en œuvre pour préserver ce patrimoine artistique. Cette démarche aura pour conséquence directe la création d’une Commission pour la Sauvegarde des Cloches, organisation interdépartementale instituée le 18 mai 1943. Elle a pour mission de traiter avec le directeur du Kunstschutz, le Prof. Dr. Heinz Rudolf Rosemann (1900-1977), ingénieur et historien de l’art, et de veiller au respect des accords obtenus en vue de la sauvegarde du patrimoine campanaire. Une cloche d’appel (Läuteglocke) doit être laissée à chaque église paroissiale ; chacune d’entre elles sera répertoriée Lx. Les cloches historiques et artistiques de même que les carillons doivent être préservés. Les cloches seront dorénavant classées en catégories :

  • A : celles postérieures à 1850, destinées à être expédiées immédiatement en Allemagne (4) ;
  • B : celles fondues entre 1790 et 1850, dont l’intérêt artistique ou musical nécessite une analyse complémentaire afin de déterminer la classification appropriée (A ou C) (5) ;
  • C : celles fondues entre 1700 et 1790, qui constituent une réserve de métal en cas de besoin et de prolongation de la guerre ou, éventuellement, qui peuvent servir de cloches de remplacement dans des églises totalement dépouillées (6) ;
  • D : celles antérieures à 1700, préservées sans réserve ; les spécimens fondus avant 1450 sont censés être enterrés (7).

4-7. Notices manuscrites relatives à des cloches liégeoises : église Sainte-Croix (A), monastère des Bénédictines (B devenue A), église Sainte-Véronique (C) et église de Grivegnée (D). © Liège, Centre d’Archives et de Documentation de la CRMSF, fonds de la Ville de Liège.

Chaque cloche reçoit une immatriculation composée d’une lettre et de chiffres. La lettre correspond à la catégorie ; le chiffre romain renseigne la province d’origine (I : Flandre occidentale ; II : Flandre orientale ; III : Anvers ; IV : Brabant ; V : Limbourg ; VI : Hainaut ; VII : Namur ; VIII : Liège ; IX : Luxembourg) ; les chiffres arabes constituent un numéro propre (8).

8. Cloche de l’église Saint-Barthélemy à Châtelineau, fondue en 1879 par Firmin et Adrien Causard à Tellin. Répertoriée de type A, elle est marquée pour le départ vers l’Allemagne. © IRPA-KIK, Bruxelles.

Le Laboratoire de Recherches physico-chimiques des Musées royaux d’Art et d’Histoire à Bruxelles procède à l’inventaire photographique des cloches réquisitionnées et effectue des reportages de leur expédition en Allemagne. La Commission pour la Sauvegarde des Cloches et le mouvement de la Résistance civile « Les Clochards » organisent leur recensement et leur défense…

Monique Merland
Documentaliste

 

Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter :

Thibaut Boudart, Guerres de cloches en Belgique : sensibilités campanaires de la Révolution française à la Seconde Guerre mondiale, mémoire en vue de l’obtention du titre de licencié en Histoire contemporaine, ULB, année académique 1999-2000, Daussois, Association campanaire wallonne, 2016.

Christina Kott, D’une guerre mondiale à l’autre : le patrimoine artistique belge entre destruction et conservation, dans Bulletin de la CRMSF, t. 25, 2013, p. 75-97.

Monique Merland, La sauvegarde du patrimoine campanaire durant la Deuxième Guerre mondiale, dans Trésor de Liège, n° 53, décembre 2017, p. 15-19.

Joseph Philippe, Des « Clochards » liégeois au service de la Résistance, dans Si Liège m’était conté…, n° 60, 1976, p. 15-18.

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